Nabil Karoui: «La Tunisie est en train de redevenir un Etat-policier»

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Alors que sa chaîne de télévision a été empêchée de diffusion par le gouvernement tunisien de Youssef Chahed le 25 avril dernier, , directeur de la chaîne , analyse l’état de la démocratie en Tunisie depuis la révolution de 2011 et décrypte l’influence des islamistes dans le pays.

Nabil Karoui est directeur de la chaîne de télévision Nessma. Pendant la révolution de 2011, cette chaîne a servi de canal d’information pour défendre les idées de la révolution. Le 9 octobre 2011, la chaîne diffuse le film Persepolis, causant la colère des salafistes du pays, dont 200 tentèrent de brûler l’immeuble de Nessma avant de s’en prendre au domicile de Nabil Karoui.

FIGAROVOX – Votre chaîne de télévision Nessma TV a été empêchée de diffusion par le gouvernement de Youssef Chahed le 25 avril dernier, avant d’être finalement autorisée à diffuser au début de ce mois de mai. Pouvez-vous en exposer les raisons?

Nabil KAROUI – Nessma TV existe depuis dix ans avec une licence en bonne et due forme. La création de la (Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle en Tunisie) a eu lieu cinq ans plus tard, avec un cahier des charges qui ne prenait pas en considération les chaînes de télévision tunisienne déjà existantes. Le motif est fallacieux: on nous reproche, en gros, aujourd’hui la chose assez absurde de ne pas avoir changé la forme de notre société de société SARL à société anonyme. Ce qui pour nous ne changeait rien en termes de gouvernance, ni de transparence. Nous sommes leaders sur le Maghreb avec 450 employés, et le pouvoir tunisien a décidé d’une manière unilatérale, puisque nous n’avions pas changé la forme de notre société, de nous retirer notre licence, puis de nous infliger à deux reprises une amende de 50 000 dinars. Jusqu’à ce que la semaine dernière 500 policiers soient intervenus pour fermer la chaîne et l’empêcher de diffuser.

A-t-on besoin d’envoyer 500 policiers pour empêcher une chaîne de diffuser, de violenter les journalistes, de casser le matériel et de couper les câbles des régies et des paraboles?

Le gouvernement de Youssef Chahed lutte contre les libertés d’expression et enferme des blogueurs en prison pour leurs opinions.

Pouvez-vous revenir sur l’épisode de l’affaire du film Persepolis, quand des salafistes sont venus vous menacer après la diffusion du film? La Tunisie est-elle revenue aux heures précédant la Révolution de Jasmin?

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En 2011, avant les élections, nous avions diffusé le film Persepolis, suivi d’un débat, dans le contexte de la révolution, un peu sur le mode de l’ancienne émission française des «Dossiers de l’écran» dans les années quatre-vingt. Nous nous interrogions pour savoir si les islamistes étaient vraiment des démocrates ou s’il s’agissait d’une manœuvre pour arriver au pouvoir sous couvert de démocratie en imposant par la suite un régime à l’iranienne. Pour avoir posé cette question nous avons subi une fatwa: «le vendredi de la colère». On est venu brûler ma maison, on a essayé de brûler plusieurs fois ma chaîne de télévision… Nous devions nous opposer à Ben Ali et aux islamistes à l’époque, nous devons aujourd’hui lutter contre le gouvernement de Youssef Chahed qui, lui, lutte contre les libertés d’expression et enferme des blogueurs en prison pour leurs opinions. On nous menace et nous envoie le fisc en permanence, sans compter les pressions que subi la rédaction puisque nous n’avons pas voulu nous aligner, et devenir une chaîne de télévision qui bénit ce gouvernement désastreux pour la Tunisie. Outre les islamistes, le gouvernement de Ben Ali nous avait envoyé un car de police et un huissier pour nous empêcher de diffuser des émissions favorables à la révolution. Aujourd’hui c’est pire, il n’y a plus de limites, la Tunisie est presque devenue un Etat-policier. Il n’y a qu’à regarder le rapport de janvier d’Human Right watch pour voir combien la liberté d’expression recule en Tunisie.

Comment officient les islamistes en Tunisie depuis 2011?

Ils ont changé d’attitude, il n’y a plus de menace, de salafistes dans la rue, plus de niqab, plus de personnes qui en violentent d’autres… En fait les islamistes ont accepté la Constitution et sont dans une logique d’entrisme. Dans le pays ils sont fort politiquement mais ils ont pacifié leur discours pour le rendre acceptable et faire partie du paysage politique. Ils soutiennent le gouvernement de manière passive.

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De fait c’est plutôt ce gouvernement qui est en train de mettre la pression sur un grand nombre d’individus car il est dans une situation de conflit d’intérêts: il souhaite créer un parti avec les membres du gouvernement pour se présenter aux élections présidentielles. Nous sommes très inquiets de la tournure que prennent les évènements, notre crainte est de ne pas avoir d’élections justes et libres.

Nous sommes très inquiets de la tournure que prennent les évènements, notre crainte est de ne pas avoir d’élections justes et libres.

Quel bilan faîtes-vous de la révolution de 2011?

Elle fut pendant un moment une réussite politique, jusqu’à aujourd’hui, mais est aussi un échec économique. Une réussite politique car il y eut un consensus en faveur de la révolution, des élections, une nouvelle constitution… La Tunisie a même reçu le prix Nobel de la paix pour cela!

En revanche, sur le plan économique ce fut un vrai désastre. Nous vivons un état de régression sociale, d’augmentation de la pauvreté, le dinar est en train de s’écrouler, le pouvoir d’achat baisse, l’inflation grimpe… Nous connaissons un appauvrissement du pays qui apparaît insupportable au peuple.

Quelle est la nature de votre engagement dans le pays?

J’ai connu le décès de mon fils d’un accident de la route. Suite à quoi j’ai décidé de créer une fondation en son nom et de m’impliquer pour aider les gens. C’est à partir de là que j’ai commencé à faire le tour du pays pour aller là où les gens sont dans le besoin. Cette fondation est un peu l’équivalent d’Emmaüs en France, ou bien de la Croix-Rouge, puisque nous montons des hôpitaux éphémères avec 100 médecins bénévoles, et des Restos du cœur, puisque nous distribuons des repas, notamment pendant le Ramadan. C’est aussi grâce à l’impact de la télévision et aux 7 millions de téléspectateurs quotidiens de Nessma. Les dons viennent de partout, notamment d’Algérie, de France, mais surtout de Tunisie, pour financer ce que nous voulons comme une économie bienveillante.

Source: Le Figaro